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La « Responsabilité » face à la « culture de l’excuse » et au « tous responsables » 

La « Responsabilité » face à la « culture de l’excuse » et au « tous responsables »  Posted on 12 décembre 2020Laisser un commentaire

« Profondément responsable, pour autant pas coupable ! ». La formule, ramenée à ses termes les plus révélateurs, est extraite d’une déclaration de la ministre socialiste Georgina Dufoix sur TF1 en 1991 dans l’affaire du sang contaminé, notamment par le virus du sida. (Responsable, elle fut jugée ne pas l’être car elle n’avait pas commis de faute dans le cadre de l’exercice de sa charge ; ni coupable, car elle n’avait pas commis d’acte illégal.) Reste la formule.

Jamais la responsabilité collective n’a autant été invoquée, jamais l’irresponsabilité individuelle n’a été aussi prégnante que de nos jours. Jamais, sans doute est-ce exagéré, car, dans les sociétés primitives, il en allait déjà ainsi. C’est là que le bât blesse – sommes-nous en pleine régression sociale ? – et c’est le projet d’Alain Laurent dans son livre sur la Responsabilité, publié cette année aux Belles Lettres, de « réactiver la responsabilité individuelle », la condition sine qua non d’une société libre et ouverte.

Deux idéologies contribuent à exonérer l’individu de toute responsabilité sur un plan théorique, le sociologisme et le « neuroscientisme », la première en considérant que les individus sont structurés par la société dans laquelle ils vivent (« c’est la faute à la société »), la seconde en estimant que leur agir est dicté de manière inconsciente par leur cerveau et que les individus ne disposent pas de leur libre arbitre.

Responsabilité illimitée

Il est une troisième forme plus pernicieuse de déresponsabilisation de l’individu, que le philosophe Paul Ricoeur, cité par Alain Laurent, a dénoncée comme une « extension illimitée de la portée de la responsabilité », à savoir de nous rendre responsables de tous et de tout et de nous faire endosser tous les malheurs du monde, un concept dont le substrat se trouve dans la Bible (l’injonction à Caïn d’être le gardien de son frère) et qui a été théorisé par Sartre (selon lequel l’homme est responsable du monde et de tous les hommes) et par d’autres.

L’un des protagonistes de cette responsabilité illimitée déclinée au temps présent est le philosophe allemand Hans Jonas dont Le Principe responsabilité serait l’ouvrage de philosophie le plus diffusé en Allemagne et qui a étudié les incidences de ce principe dans les domaines de l’environnement et du génie génétique. Ce sont ces travaux qui font que nous sommes désormais tous tenus du passé autant que du futur, devant les instances de l’Histoire, de la planète et des générations prochaines, le principe de précaution, qui en a été inspiré et qui a entre-temps été transposé dans le droit européen, ne faisant qu’amplifier l’étendue de nos obligations à la prévention du risque.

Une extension illimitée de la responsabilité constitue une forme pernicieuse de déresponsabilisation en ce que « trop de responsabilité tue la responsabilité », comme le fait remarquer Alain Laurent. Il existe encore d’autres formes de déresponsabilisation : que l’on songe à l’Etat nounou, maternant et infantilisant, et à l’effet de foule dont l’anonymat, le sociologue français Gustave Le Bon l’évoquait déjà au XIXe siècle, efface complètement tout sentiment de responsabilité individuelle.

Idéologie victimaire

Le déterminisme, le philosophe et historien des idées politiques et sociales Isaiah Berlin en a rendu compte, incite à se décharger de sa responsabilité individuelle et morale et à attribuer la cause de ses malheurs à des forces extérieures, impersonnelles. Il est notamment à l’oeuvre dans la « culture de l’excuse » (dénoncée à raison par plusieurs dirigeants socialistes après les attentats perpétrés à Paris) et dans ce qu’Alain Laurent appelle « le victimisme » qui est une amplification de ladite culture.

Le « victimisme » consiste, dit-il, en « ce parti pris de systématiquement considérer le sort de toutes les catégories possibles d’individus en « souffrance » sociale comme résultant uniquement de l’action occulte et perverse de déterminismes sociaux – eux-mêmes générés ou accentués par des politiques ou choix économiques délibérés. »

Il donne des exemples de ces catégories en « souffrance », les personnes enclines à la consommation effrénée de drogues, au surpoids, à l’endettement chronique, à l’échec et au décrochage, au chômage perpétuel, ainsi que, avant tout, ceux qui plongent dans la délinquance ou la criminalité, tous censés, en vertu de la « sociologisation » de leurs actes, n’en porter aucune responsabilité et être victimes de stigmatisation, discrimination, exclusion, précarité, inégalités, au détriment des véritables victimes qui sont la proie de leurs agissements.

« Excuser, c’est un beau programme de gauche », a écrit et répété dans les médias l’un des militants de cette idéologie victimaire. Il est vrai que le « victimisme » se prête tellement bien à l’exploitation politique que la gauche historique de la lutte des classes a perdu une grande partie de son électorat traditionnel au profit de partis conservateurs ou populistes dans nombre de pays européens.

A quoi faut-il attribuer cette prolifération de victimes de la société ? Mais, au néolibéralisme, pardi ! Ce bidule à tiroirs multiples dans lesquels les apprentis sorciers de l’ingénierie humaine et sociale en vase clos enfouissent leurs frustrations, leurs fantasmes et leurs délires vient toujours à point.

Dé-civilisation

Serions-nous retombés, bien loin des Lumières, dans cet état de tutelle dont, pour paraphraser Kant cité par l’auteur, nous sommes nous-mêmes responsables dès lors que la cause n’en est pas un défaut de notre entendement, mais notre manque de résolution et de courage d’agir ? Kant, précisément, a ancré la responsabilité humaine dans la notion de liberté et il lui a donné une dimension normative et morale au travers de son impératif catégorique, une éthique de réciprocité que l’on retrouve dans beaucoup de religions et de cultures : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. »

Nombre de philosophes, qu’Alain Laurent cite consciencieusement dans son remarquable ouvrage, ont suivi la voie tracée par Kant : Isaiah Berlin, dont il a été question ci-avant, mais aussi, parmi d’autres, Karl Popper, qui fait lucidement de la responsabilité personnelle la ligne de démarcation entre la société libre et ouverte qu’il préconise et les sociétés fermées, tribales ou totalitaires, Jankélévitch, pour lequel « l’homme libre doit faire libre usage de son libre arbitre », Jean-François Revel qui nous avait averti avec sa sagacité coutumière que collectiviser la responsabilité et laisser proliférer l’irresponsabilité constituaient la recette pour une dé-civilisation…

Responsabilité, Réactiver la responsabilité individuelle, Alain Laurent, 174 p, Les Belles Lettres.

(L’article ci-dessus a initialement été publié dans l’hebdomadaire satirique PAN n° 3960 du vendredi 4 décembre 2020.)

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