« Borderline Times » (Dirk De Wachter) : Houellebecq psychologue

Nous connaissions déjà Houellebecq économiste. C’est l’économiste, écrivain et journaliste Bernard Maris, l’« Oncle Bernard » de Charlie Hebdo, assassiné le 7 janvier 2015 lors de l’attentat au siège du journal à Paris, qui l’avait consacré ainsi dans son livre au titre éponyme. Dans Borderline Times, Dirk De Wachter consacre Houellebecq psychologue.

C’est, en effet, dans l’oeuvre de cet écrivain français que le psychiatre flamand et professeur à l’Université de Louvain puise pour illustrer son état des lieux de la psychiatrie et du monde occidental au XXIe siècle, considérant l’une comme le miroir de l’autre et Houellebecq, dont les romans ont notamment été traduits en néerlandais, comme le romancier des côtés les moins saillants dudit monde occidental.

« Certains êtres éprouvent très tôt une effrayante impossibilité à vivre par eux-mêmes ; au fond ils ne supportent pas de voir leur propre vie en face, et de la voir en entier, sans zones d’ombre, sans arrière-plans », écrit Houellebecq dans Extension du domaine de la lutte, cité par Dirk De Wachter en exergue de son chapitre sur l’anxiété de l’abandon, le premier des neuf critères du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-IV-TR) pour déterminer un trouble de la personnalité limite.

Que nous n’ayons jamais autant partagé nos émotions avec autant d’« amis » sur la toile, que nous nous sentions tellement émancipés que nous sommes tous convaincus que personne d’autre ne sait mieux que nous-mêmes ce qui est bon pour nous, que toute autorité nous paraisse une relique d’une époque révolue et que, par ailleurs, nous ayons peur de nous retrouver abandonnés physiquement et psychologiquement, exclus du Zeitgeist (l’air du temps), constitue bien l’une des contradictions de notre société, le risque de solitude étant renforcé par l’urbanisation croissante.

S’il se garde bien de prétendre que c’était mieux avant, Dirk De Wachter constate que, comme l’avait proclamé Nietzsche, Dieu est donc mort (mais, précisément, peut-être pas pour tous… Borderline Times a été publié trois ans avant que ne paraisse Soumission). Autrefois, le « bon Dieu » se tenait à nos côtés, dans les moments heureux et dans les moments pénibles, il donnait du sens à l’existence, nous baignions dans un universalisme en opposition avec l’individualisme qui règne aujourd’hui.

Par voie de conséquence, nous visons désormais à ce que tout ce que nous faisons soit amusant et le reste. Faut-il s’étonner, s’interroge Dirk De Wachter, de ce que nos relations soient marquées par des séquences d’intensité et d’instabilité, elles aussi l’un des critères du trouble de la personnalité limite, de ce qu’un mariage ne dure (en Belgique) que 12,5 ans en moyenne et de ce qu’un couple non lié par le mariage se sépare plus vite encore ?

C’est la culture du jetable et du consumérisme appliquée à nos relations personnelles en mode hédonistique. Nous avons tous droit à une offre illimitée. Une personne qui a réussi ne sait plus ce que sont le désir et l’attente. « Le désir lui-même disparaît. Il ne reste que l’amertume, la jalousie et la peur », écrit Houellebecq. Et, conviendrait-il d’ajouter, l’impulsivité (autre critère du trouble de la personnalité limite), le syndrome « fast/short/kicking/new », les stimuli en continu, alcool, drogue, sexe et pilules en tous genres.

Et, quand « c’est foutu » ? « Lance-toi dans la carrière du meurtre ; crois-moi mon ami, c’est la seule chance qu’il te reste », écrit Houellebecq. Si l’agressivité a bien sûr toujours existé, ce qui a changé et c’est encore un critère du trouble de la personnalité limite, c’est qu’elle a envahi notre quotidien virtuel via la télévision et l’informatique et que la violence bien réelle quant à elle se manifeste, de façon paradoxale, en réaction par rapport à un sentiment d’impuissance.

Qu’en raison des changements sociaux, certains ne savent plus qui ils sont, ni ce qu’ils font ici-bas, ni à quoi tout cela sert, cinquième critère du trouble de la personnalité limite, ne les aide évidemment pas à réprimer le sentiment que c’est effectivement foutu depuis longtemps, depuis l’origine.

Le déficit identitaire a tout à voir avec la suprématie de l’image et les lacunes de l’expression parlée et écrite, dont témoigne l’appauvrissement du langage articulé. L’image dans toute sa superficialité dominant le mot, il devient de plus en plus difficile de trouver de la profondeur et des attaches dans l’existence, du fondement et de la stabilité pour soi-même. De là résulte, autre critère du trouble de la personnalité limite, un état de labilité affective.

Que les critères du trouble de la personnalité limite se reflètent et se complètent apparaît clairement dans les trois derniers : la panne identitaire dans la survenance d’idées paranoïdes et de symptômes dissociatifs sévères, la culture de la corporéité dans les actes d’automutilation et le suicide, l’absence de références solides dans les sentiments d’inutilité et de vide. Houellebecq : « J’ai si peu vécu que j’ai tendance à m’imaginer que je ne vais pas mourir ; il paraît invraisemblable qu’une vie humaine se réduise à si peu de choses », dit le narrateur à la fin d’Extension du domaine de la lutte.

Comme évoqué dans la première partie de la recension de ce livre à recommander vivement à tout qui cherche à comprendre le monde, la psychiatrie constitue, pour Dirk De Wachter, le miroir de la société dans laquelle nous vivons en Occident. Selon lui, nous traversons des Borderline Times, le temps des frontières, en particulier celle, ténue, entre la normalité et l’anormalité, non seulement sur le plan individuel qui est du domaine de la psychiatrie, mais aussi sur un plan sociétal qui relève des domaines de la sociologie et de la politique. De la morale, peut-être aussi ? Nous y reviendrons dans un prochain article.

Borderline Times, Het einde van de normaliteit (Dirk De Wachter, 296 pages, Lannoo Campus, octobre 2012, en néerlandais).

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