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L’erreur et l’orgueil des penseurs de la gauche moderne

L’erreur et l’orgueil des penseurs de la gauche moderne Posted on 7 mai 20221 Comment

Thinkers of the New Left, paru en 1985, avait valu à son auteur l’opprobre et l’ostracisme de la part de ses chers collègues de l’université à l’époque, bien conscients, au plus fort du régime de terreur de Margaret Thatcher, que Roger Scruton était un opposant irréductible à leur cause, qui était censée être celle des gens respectables.

La publication de l’ouvrage marqua le début de la fin de la carrière universitaire de son auteur, ses éminents collègues et contradicteurs s’étant empressés d’émettre des objections auprès de l’éditeur (qui le retira des rayons) et des doutes sur les facultés intellectuelles et la moralité de son auteur. Il hésita longtemps à revenir sur les lieux du désastre, mais quand un éditeur parvint à l’en convaincre il s’y mit no holds barred – sans retenir ses coups – pour dénoncer L’erreur et l’orgueil des penseurs de la gauche moderne, le titre du livre dont question ici (en anglais : Fools, Frauds and Firebrands. Thinkers of the New Left). Considéré par le Wall Street Journal comme un chef d’oeuvre, il fut publié en français en 2019, peu de temps avant le décès de Roger Scruton.

Thinkers of the New Left, son livre précédent sur le sujet, parut avant trois événements majeurs qui obligèrent les intellectuels de gauche à revisiter leurs classiques : l’éclatement de l’URSS ; l’adoption par la Chine d’un modèle de capitalisme hybride, contrôlé par l’Etat ; la transfiguration de l’Union européenne en puissance impériale. Ses anciennes théories sur la liberté et l’égalité des peuples ayant été dévaluées par les systèmes qui étaient supposés les incarner, la gauche a bien dû revoir ses critères d’émancipation et de justice sociale.

Saisir et redistribuer

De nouvelles victimes en puissance de l’ordre social en place surgissent sans cesse à l’horizon de la révolution émancipatrice. La justice sociale, qui préconise par défaut l’égalité de tous dans tous les domaines où le statut social des individus peut être comparé, ne consiste donc nullement, pas plus aujourd’hui qu’hier, en une égalité devant la loi (comme le voulaient les Lumières). L’objectif est ce qu’il a toujours été, à savoir de réorganiser complètement la société. En effet, s’il avait été de libérer le potentiel de chacun, comment aurait-on évité que les plus talentueux ne triomphent ? Mieux vaut évoquer de vieux ressentiments, fait observer Roger Scruton, que de se confronter à cette « question impossible ».

Qui plus est, ladite justice sociale est d’une telle prépondérance qu’elle est supérieure à tout ce qui va à son encontre et qu’elle justifie toute action commise en son nom. Il est de la nature des utopies collectivistes qu’elles postulent la violence pour les imposer. « Il faut une force infinie pour mettre en oeuvre l’impossible », écrit Scruton. Marx, il est vrai, considérait sa forme de socialisme comme « scientifique », aussi la violence exercée en son nom n’aboutissait-elle, dans son esprit, sans doute, qu’à accélérer le mouvement inéluctable de l’Histoire et l’avènement du communisme intégral.

Car, de l’avis d’une majorité des penseurs de gauche qui sont évoqués dans L’erreur et l’orgueil, c’est là le but de gouverner : saisir et redistribuer, sans égard pour « l’ordre social préexistant façonné par nos libres accords et notre disposition naturelle à tenir compte de nous-mêmes et de nos voisins ». Il s’agit, tout au contraire, de créer de toutes pièces (et, bien sûr, de contrôler) un ordre social nouveau, clef sur porte, construit à partir d’une idée, fût-elle aussi vague, taillable et corvéable à merci que celle de « justice sociale ».

Tant est qu’il s’agit de libérer les opprimés et d’ordonner toutes choses selon le plan, dût-on attiser la rancoeur des « innocents » contre les « coupables » pour y arriver, en cherchant non pas à négocier au sein des structures existantes – par définition, elles ne s’y prêtent pas – mais à s’approprier le pouvoir afin de les abolir. Roger Scruton cite à ce propos le Méphistophélès de Goethe : « Ich bin der Geist, der stets verneint. » Il voit dans ce rejet de l’ordre existant l’expression d’une « négativité fondamentale », une volonté de néantisation de tout et, si l’on y réfléchit, du labeur de la création, une posture qu’il décrit comme « un cri contre le réel au nom de l’incompréhensible ».

Théologie de l’histoire

Le caractère scientifique de la théorie marxiste de l’Histoire – à moins que ce ne soit une théologie – n’est pas démontrable puisqu’elle n’est pas reproductible, aussi peut-on s’interroger, avec Scruton, sur l’apport du marxisme à notre compréhension de l’évolution historique. La notion d’un prolétariat ou autre classe en soi et pour soi comme force révolutionnaire internationale sans identité nationale ni liens locaux (le « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » extrait du Manifeste du Parti communiste publié en 1848 par Marx et Engels et l’épitaphe sur la tombe de Marx) paraît hautement improbable. (Cela fait d’une certaine manière l’objet du livre de Mark Elchardus dont il fut question ici récemment. Voir Reset 1 & Reset 2.)

Il est des constantes chez les intellectuels de gauche. A quel moment Marx, fils d’avocat, Engels, fils d’industriel, Lénine, fils de conseiller d’Etat anobli par le tsar Alexandre II, Georg Lukács, fils de banquier d’affaires fait baron de l’Empire d’Autriche-Hongrie, etc. se sont-ils sali les mains avec un travail manuel ? A quel moment leurs disciples du siècle passé et leurs émules du siècle présent ont-ils exercé une occupation autre que celle d’intellectualiser le réel et de militer ? Où ailleurs faudrait-il chercher leur déconnexion d’avec la réalité et leur désir de la détruire ?

Comment faudrait-il comprendre leur propension, faute d’arguments réels, à ensevelir leurs ennemis sous les étiquettes et les slogans (dans le genre « qui n’est pas avec nous est contre nous ! ») ?

Il est d’autres constantes. L’une est la haine – totale, inconditionnelle – dirigée contre le capitalisme, pas nécessairement celui des grands conglomérats anonymes auxquels on pourrait reprocher leur gigantisme, voire en droit, le cas échéant, un abus de position dominante, mais bien le capitalisme « bourgeois » de « monsieur Tout-le-monde » qui entend gérer ses affaires à son gré, en bon père de famille.

Une autre est la violence. Lukács l’a théorisée. Comment s’étonnerait-on qu’il eut préconisé de « se conduire avec méchanceté », lui qui considérait que la bourgeoisie ne possédait « qu’une apparence d’existence humaine » ? L’erreur et l’orgueil reste d’une fascinante actualité.

L’erreur et l’orgueil, Penseurs de la gauche moderne, Roger Scruton, Editions de l’Artilleur, 504 p.

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(Cet article a été publié dans l’hebdomadaire satirique PAN n° 4033 du mercredi 27 avril 2022.)

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1 commentaire

  1. La propriété commune ne rend pas l’émergence du talent individuel impossible, sauf à suspecter que la nature humaine ne donne le meilleur d’elle-même que lorsqu’elle est motivée par l’intérêt personnel. Et, plutôt que les talentueux, il vaudrait peut-être mieux que ce soit la justice qui triomphe en société (la question impossible de Scruton). Pourquoi devrait-on s’incliner en droit devant le talent ?

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