« Ochtendrood in avondland » (Rik Ghesquiere) : La République de Singapour est-elle unique ? (2e partie)

Comme exposé dans le premier article consacré à « Ochtendrood in avondland », l’économiste belge Rik Ghesquiere ne manque pas d’insister sur le rôle providentiel joué par l’ancien Premier-ministre Lee Kuan Yew dans l’extraordinaire développement économique de Singapour. Que serait-il advenu si Lee Kuan Yew avait été exécuté par les Japonais pendant la guerre (ce qui faillit se produire), ou s’il n’avait pas été choisi par son parti pour gouverner le pays (cela se décida à une voix près), ou s’il était né dans une autre ancienne colonie britannique, dans un pays africain, par exemple ?

L’Etat de Singapour est-il unique et son modèle, non reproductible ? Depuis une étude de la Banque mondiale en 1993 portant sur le Japon, Hong Kong, Taiwan et Singapour, les études se sont multipliées pour identifier les facteurs de réussite économique. Des traits communs émergent : une intégration dans l’économie mondiale, une proportion suffisante du revenu épargnée et investie, des finances publiques saines, le respect du droit de propriété, une bonne gouvernance…

Dans « Political Order and Political Decay : From the Industrial Revolution to the Present Day » (2014), l’économiste et chercheur en sciences politiques américain Francis Fukuyama, cité par Rik Ghesquiere, avance trois facteurs fondamentaux de la prospérité d’une nation : une fonction publique compétente et autonome, tenue de rendre des comptes ; la rule of law, l’Etat de droit dans lequel personne n’est au-dessus de la loi et la loi est le même pour tous, sanctionnée par un pouvoir judiciaire indépendant ; des dirigeants politiques démocratiquement élus et responsables devant les électeurs.

Si certains qualifient la cité-Etat de « démocratie autoritaire » voire de « dictature bienveillante », l’on ne pourrait sérieusement contester, de l’avis de Rik Ghesquiere, que Singapour remplit les deux autres conditions de prospérité économique. Son modèle est-il, donc, reproductible ? En Belgique ou en Région flamande, par exemple ?

L’auteur retrouve, par rapport au régime de Singapour, des connotations philosophiques, historiques et culturelles dans la tradition européenne : dans la République de Platon, une défiance à l’égard de la démocratie (aveuglément responsable, aux yeux de Platon, de la mort de Socrate et d’une guerre désastreuse contre Sparte) et une préférence pour un gouvernement de sages et la méritocratie ; chez Machiavel, une forme de real politik en matière de sécurité publique (avant lui, Thucydide, et, après lui, Kissinger) ; chez Freud, la prémonition de ce qu’une société en état d’insatisfaction profonde et de conflits perpétuels serait vouée à l’agression ; chez Adam Smith, l’esprit de An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations (1776) ; chez Ricardo, la notion d’avantage comparatif ; chez Schumpeter, la nécessité de la destruction créatrice…

Si Singapour a bien sûr aussi subi des influences typiquement asiatiques (celles du confucianisme, du taoïsme, du mohisme) et autres, il n’en reste pas moins que l’on y trouve nombre de conceptions qui ne nous sont nullement étrangères à nous Occidentaux. Or, alors que Singapour a enregistré un essor économique prodigieux en s’inspirant de principes qui ne nous sont pas étrangers, il faut bien admettre que la Belgique et la Région flamande sont restées à quai. Rik Ghesquiere en inventorie les raisons.

Elles sont nombreuses : la congestion du trafic routier autour des deux plus grandes villes du pays (Bruxelles et Anvers), des investissements moindres dans les infrastructures, la hausse du coût de l’énergie, le chômage des jeunes et des moins qualifiés, le poids de la fiscalité et de la parafiscalité, une réglementation étouffante, une prise de décision lente chez les politiques, le mécontentement social dégénérant en conflits acrimonieux et en grèves à motivations politiques (en particulier dans les transports en commun), le manque d’intégration des immigrants, l’incertitude et la discontinuité politiques, une dette publique faramineuse, toutes plaies économiques, politiques et sociales dont Singapour ne souffre pas.

La Belgique n’est assurément pas le seul pays européen à en souffrir mais elle fait un carton plein. Le World Economic Forum (« le forum de Davos ») a classé 144 pays par ordre de compétitivité de leur modèle macroéconomique : la Belgique s’y trouve à la 130e place. Faut-il s’en étonner avec une dette publique atteignant 106% du PIB ? Mais, il y a pire sur le plan des perspectives de croissance économique (la condition essentielle, volens nolens, pour assurer le bien-être d’une nation). Dans un classement des meilleures destinations pour entreprendre établi par la Banque mondiale, la Belgique ne se classe que 44e (la République de Singapour est première).

Ne faudrait-il pas s’en étonner étant donné que la Belgique figure parmi les pays les plus égalitaires au monde (coefficient de Gini de 0,26) et Singapour, au contraire, parmi les plus inégalitaires ? Si un prochain article abordera la question de l'(in)égalité sous un autre éclairage, il faut bien d’ores et déjà constater ici que le modèle social de conflit dont souffre la Belgique depuis trop longtemps lui est plus préjudiciable, sans même évoquer d’autres antagonismes (confessionnels, linguistiques, …), que ne le sont les inégalités à Singapour.

Sommes-nous en Occident, selon le mot d’un professeur à Harvard cité par l’auteur, « des gens dont les émotions datent de l’âge de la pierre, les institutions, du Moyen Âge, et qui disposent pourtant des technologies de destruction faisant d’eux l’égal des dieux » ? Une crise profonde s’avère-t-elle nécessaire pour que lesdites institutions évoluent ? Rik Ghesquiere cite Spinoza (un immigré néerlandais d’origine portugaise) dans son Traité politique : « J’ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer ni les maudire, mais de les comprendre. » L’auteur y voit un plaidoyer pour une rationalité solide et pluraliste, loin de l’emprise des émotions, et il affirme sa suspicion à l’égard de toutes les idéologies, arc-boutées sur leurs axiomes, inévitablement réductrices.

Dans « Ochtendrood in avondland », Rik Ghesquiere montre qu’une aube radieuse reste possible, à condition de le vouloir et de sortir d’une contemplation fainéante du couchant. Puisse cet ouvrage dense et dénué du fatalisme florescent recevoir toute l’audience qu’il mérite ; puisse son auteur, un intellectuel et un économiste de terrain, être lu, entendu et écouté.

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