Les exemples abondent de politiciens qui ne semblent découvrir ce qu’il leur eût fallu faire qu’après avoir été au pouvoir, avoir eu l’occasion de le faire et ne pas l’avoir fait. Le Premier ministre du Royaume de Belgique est d’une autre trempe. Il a compris que la quête de Prospérité (le titre de son dernier ouvrage, d’excellente facture dans la forme – parfaite, comme c’est très souvent le cas en pays flamand et aux Pays-Bas – et dans le contenu), la prospérité, donc, est au coeur de l’existence de la plupart des êtres humains (Cioran, les écolos et quelques autres irrépressibles prophètes de malheur exceptés).
Adam Smith et Bismarck
Les humains sont les seuls à pouvoir y pourvoir à très grande échelle, avec comme aboutissement du processus l’Etat-providence moderne. De Wever, qui ne manque pas d’humour ni de répartie, fait observer que c’est un « nationaliste pragmatique » – Bismarck, dans les années 1880 – qui en a jeté les bases et rappelle que l’Etat-providence dépend de la prospérité, car, sinon, c’est la misère que l’on redistribue. Il faut qu’il y ait un gâteau d’abord, avant de le répartir. Au XXe siècle, c’est l’idée qui a prévalu en Europe occidentale, fort heureusement. A ceux qui en douteraient, De Wever recommande de lire Progress de Johan Norberg et Factfulness de Hans Rosling.
Si les échanges commerciaux remontent à quelque 10 000 ans avant notre ère, c’est Adam Smith, rappelle ce libéral dans l’âme, qui le premier, en 1776, bien avant la Révolution industrielle, a exposé les vertus du marché pour la création de richesses dans An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, où il insiste sur le rôle de la « main invisible » dans le mécanisme de fixation des prix, c.-à-d. de création d’un ordre spontané et efficace à partir d’un chaos apparent.
Le processus échappera toujours, l’histoire l’a montré, à toute tentative de planification centrale, de même, ajoute De Wever, qu’une économie sans signaux de prix, ni initiative privée, ni incitation au profit, perdra nécessairement son dynamisme. L’égalitarisme est une foutaise, une clique politique en tire parti pour se substituer à la classe possédante qui a créé la richesse en premier lieu. C’est la morale de la fable d’Orwell, La ferme des animaux : « Tous les animaux sont égaux, mais certains animaux sont plus égaux que d’autres. » Les cocos de toutes obédiences ont partout et toujours été pareils.
Prospérité et cohésion sociale
L’Etat-providence, relève De Wever, ne peut survivre qu’à deux conditions : une prospérité et une cohésion sociale suffisantes. Or, le travailleur belge travaille moins que la moyenne européenne et sa carrière est plus courte et, en outre, une politique migratoire passive a fait que la Belgique n’a pas attiré les profils dont le marché du travail a besoin. Tout cela ressort des statistiques d’activité des travailleurs et des migrants. Ces derniers travaillent beaucoup moins que les autochtones et cette différence est particulièrement marquée chez les femmes en Belgique. Ce n’est pas nécessairement le cas partout ailleurs, ni en Europe et encore moins en Amérique.
Historien, De Wever se prononce clairement en faveur de la conception romaine de la citoyenneté comme facteur d’intégration, sur une base non pas ethnique et exclusive (petit battement d’index réprobateur à ses concurrents nationalistes flamands du Vlaams Belang), mais juridique et inclusive. Malheureusement, constate-t-il, l’idée d’une identité commune a été déconstruite en Occident par le post-modernisme, sapant le sentiment d’appartenance et donc de solidarité, un problème aggravé par les difficultés d’intégration des migrants, sur le marché du travail comme dans l’enseignement.
Décroissance mon amour
Pire, le concept de décroissance s’est profondément ancré dans l’idéologie européaniste. A présent qu’il fréquente les cénacles européens, De Wever a pu s’en convaincre. « Elle nous a amenés, constate-t-il, non seulement à négliger le travail et le capital, mais aussi le facteur de production qu’est la nature. L’exploitation des matières premières et la production d’énergie ont été de plus en plus diabolisées, ce qui a eu pour conséquence de nous rendre largement dépendants de puissances extérieures au continent qui n’ont pas nécessairement nos intérêts à coeur. »
Le Parti socialiste, le plus grand parti de gauche de Belgique, toujours à l’avant-pointe du progrès, adhère d’ailleurs, si l’on en croit son président (dans une interview au Knack du 19 décembre 2023), à la doctrine de l’agrowth : ayant atteint un niveau de prospérité « suffisant » (pour lui assurer ses modestes émoluments de quelques centaines de milliers d’euros), il ne resterait désormais plus qu’à redistribuer. C’est en droite ligne avec l’idée circulant dans les hautes instances européennes d’une destruction de la demande en réponse à la crise de l’énergie. « C’est une grave erreur intellectuelle, analyse De Wever. Sans croissance, l’économie se transforme en un pur jeu à somme nulle où le gain d’un groupe signifie la perte d’un autre. »
L’Etat obèse
Le fait est que l’Etat belge est devenu obèse (de 20 % au début du XXe siècle, son poids est passé à plus de 50 % de nos jours dans le PIB belge) et que tondre le mouton jusqu’à lui en arracher la peau devient à la longue contre-productif. La célèbre courbe de l’économiste américain Arthur Laffer en atteste. Il en va de même pour l’augmentation de la dette publique. Dès que les taux d’intérêt dépassent le taux de croissance économique, cela devient une pyramide de Ponzi : les dettes servent à payer les intérêts des dettes.
Qu’il y ait en Belgique « cinq fois plus de grèves » qu’en Allemagne ou aux Pays-Bas n’aide pas à améliorer la situation. Pour y arriver, De Wever prêche de s’inspirer de ce qui a réussi à faire de Singapour ce qu’elle est devenue, un bastion de prospérité : un budget en équilibre, une protection sociale juste (aider ceux qui en ont réellement besoin et non rendre dépendants d’allocations de l’Etat des gens bien portants parfaitement capables de travailler), un bas niveau d’imposition (afin d’encourager la responsabilité individuelle), un soutien à l’innovation.
L’avantage de Singapour a été que Lee Kuan Yew est parti d’une feuille blanche. Mais, même cela est reproductible : il suffirait que les Odin de la décroissance transmute la Wallonie en Walhalla de l’éco-socialisme pour que l’on reparte de rien. Cela vaut aussi pour la Commission européenne en mode top-down idéologiquement rigidifié. De Wever prône une approche bottom-up tenant compte des réalités économiques et géopolitiques et un retour aux fondamentaux des Communautés européennes et aux valeurs de travail, d’entreprise et d’innovation.
Il a oublié de mentionner l’épargne parmi les valeurs destinées à se prendre en charge. Décidément, il est des atavismes dont les politiciens, aussi bismarckiens puissent-ils être, ne se départissent jamais.
Prospérité, Bart De Wever, 152 pages, Borgerhoff & Lamberigts.
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