Arnaud Miranda a préparé sa thèse de doctorat en théorie politique en examinant la pensée des théoriciens de la décadence du début du XXe siècle tels que Carl Schmitt, Julius Evola et Oswald Spengler. Ce faisant, il a découvert un courant de pensée se répandant sur Internet qui prolongeait cette tradition intellectuelle et qui, selon lui, formate idéologiquement le trumpisme.
C’est la trame de son essai, Les Lumières sombres, dont le titre s’inspire d’un des noms donnés à la pensée en question, le Dark Enlightment, une mouvance néo-réactionnaire, anti-démocratique et anti-égalitariste. Si la première victoire de Trump s’appuyait sur ce que l’on appelle l’alt-right, la stratégie national-populiste promue par Steve Bannon, qui fut un temps son conseiller présidentiel, il était devenu clair entre-temps qu’en 2024 la victoire nécessiterait une refondation idéologique.
Elle vint de deux courants intellectuels : le post-libéralisme et la néo-réaction. Une figure centrale en est un informaticien né le 25 juin 1973 (52 ans) à Brooklyn, dans l’Etat de New York, Curtis Yarvin, alias Mencius Moldbug sur Internet. Le 18 janvier 2025, deux jours avant que Trump prête serment comme 47e président des Etats-Unis, le New York Times présenta Yarvin comme l’un des principaux idéologues de la nouvelle administration. Il affirmait sans ambages : « Democracy is done » (« La démocratie, c’est fini »).
Une cartographie des droites
Miranda procède en premier lieu à une utile cartographie des droites américaines, car il n’y en a pas qu’une, loin s’en faut. « Conservateur », « réactionnaire », « libertarien » ne sont pas des étiquettes, insiste-t-il, ces mots correspondent à des théories politiques qui se présentent avec un contenu et dans un contexte. La néo-réaction est une pensée de droite, une contre-culture élitiste, qui n’a certes rien à voir avec le néo-libéralisme ni avec le conservatisme, mais qui se distingue aussi de l’alt-right populiste, bien que ce soit elle qui ait répudié le conservatisme bon teint du parti républicain. En tant que penseur de la décadence, un néo-réactionnaire refuse de s’accommoder du cadre politique en place et il ambitionne de le renverser sans retour possible.
Cela n’a plus rien à voir avec le libéralisme qui combattit l’absolutisme et fut à ce titre un pilier des révolutions anglaise, américaine et française et un vecteur de transformation de l’ordre social, avant que le socialisme sous ses nombreux apparats ne fasse de l’ingénierie sociale son pain bénit, avec, en effet miroir, cette néo-réaction en partie monarchiste. Celle-ci dérive pourtant aussi d’une autre tradition, selon Miranda, le libertarianisme d’économistes, tels que Frédéric Bastiat (1801-1850), Ludwig von Mises (1881-1973), Friedrich Hayek (1899-1992) et autres, qui prônaient l’individualisme libéral, l’économie de marché et la réduction du poids de l’Etat.
Un disciple de Mises, l’économiste et philosophe politique Murray Rothbard (1926-1995), s’illustra dans cette veine en préconisant un conservatisme culturel, seul capable selon lui de garantir les droits naturels au fondement de la tradition libérale, le droit de propriété entre autres. Il était aussi critique à l’égard de l’interventionnisme militaire. Signe des temps, Hans-Hermann Hoppe (1949, 76 ans), un autre membre de l’école autrichienne d’économie et élève de Rothbard, signa en 2001 l’essai Democracy. The God That Failed (Démocratie, le Dieu qui a failli), annonçant les ruptures qui suivraient et, en particulier, le post-libertarianisme néoréactionnaire d’un Curtis Yarvin.
Foin de la démocratie et du capitalisme
Avec ce singulier personnage, nous sortons du monde académique dont faisaient partie les aimables libertariens cités auparavant et entrons dans une nébuleuse numérique de théoriciens et de théories à connotation techno-futuriste. Yarvin, auteur d’un manifeste de plus de 100 000 mots, An Open Letter to Open-Minded Progressives, considéré comme fondateur de la néo-réaction et des « Lumières sombres », en est un parangon. Il théorise l’abandon de la démocratie au profit d’un système de « monarchie d’entreprise » (dirigé par un PDG-roi) et prône la destruction de ce qu’il nomme « la Cathédrale » (le complexe médiatico-académique).
Les choses s’accélérèrent, c’est le cas de l’écrire, avec Nick Land (né en 1962), philosophe, ex-enseignant de l’université de Warwick en Angleterre, inventeur du Dark Enlightment (ayant publié sous ce titre une série d’articles) et théoricien de l’accélérationnisme. C’est d’autant plus intéressant que Land est issu de la gauche d’avant-garde et influencé par le post-structuralisme et la déconstruction ainsi que la science fiction, la culture rave et l’occultisme (d’où, sans doute, son concept d’« hyperstition »).
Emigré à Shanghai, il s’est reconverti à l’idéologie néo-réactionnaire, anti-démocratique et anti-égalitariste, preuve s’il en est des curieuses affinités entre théories aux antipodes les unes des autres. Car, ne vous y trompez pas : cet adepte de Bataille, Deleuze et Guattari est d’un pessimisme consommé. L’accélération capitaliste qu’il prêche vise à son autodestruction. Il n’étonnera aucun lecteur de cette chronique que la pensée d’autres membres de la constellation que décrit Miranda soit traversée de transhumanisme et – Bon Dieu ! Mais c’est bien sûr ! – de profonds relents d’eugénisme.
Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, Arnaud Miranda, 176 p., Gallimard.
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