Rudy Aernoudt et Peter De Keyzer le concèdent bien volontiers, leur essai Belgium 2040 n’est pas le premier à faire le constat des multiples défaillances de la Belgique : des services publics obèses et inefficaces, des déficits budgétaires perpétuels et un niveau de dettes publiques calamiteux, un taux d’emploi beaucoup trop faible – surtout du côté wallon et bruxellois -, des résultats médiocres, sinon exécrables, dans les tests mesurant la maîtrise des savoirs des élèves de l’enseignement belge sur le plan international, etc.
Comment se fait-il que, malgré toutes les analyses qui ont été publiées, l’on en soit encore là, à ne rien faire, alors que les exemples de ce que l’on pourrait et devrait faire abondent dans d’autres pays où ils ont été mis en place avec succès. La raison, écrivent Aernoudt et De Keyzer, réside dans notre culture. Nous sommes un pays dans lequel la stabilité a rang d’art, quitte à payer bonbon pour régler les désaccords le long des lignes de fracture (communautaires, socio-économiques, idéologiques, en veux-tu en voilà).
Nous sommes aussi un pays dans lequel tout le monde est compétent et personne n’est responsable. La recherche de l’égalité prime sur celle de l’excellence. Il se fait que dans le monde contemporain l’immobilisme et la médiocrité mènent tout droit à l’insignifiance. Aernoudt et De Keyzer rappellent, en passant, que nous sommes tributaires de la Banque centrale européenne sur le plan monétaire, de l’Union européenne sur le plan législatif, des Etats-Unis sur le plan de la défense, de la Chine sur le plan industriel, et – faut-il l’ajouter – d’autres pays encore, pas nécessairement bienveillants, sur le plan de l’énergie. Les marges de manoeuvre sont étroites, il faut les utiliser de manière pragmatique.
La Belgique SA, un entre-soi florissant
Quelle sottise politique, en la circonstance, de nous priver de la plupart de nos réacteurs nucléaires ! Mais voilà, c’est un autre aspect de la culture politique belge : nombreux sont ceux qui en ont fait leur métier, car ils ne sauraient pas quoi faire d’autre et ils ne gagneraient en tout cas jamais autant en faisant autre chose. Certains en ont même fait une entreprise familiale. Ce ne sont évidemment pas des gages de qualité. Les intérêts personnels et carriéristes l’emportent sur l’intérêt général.
Aernoudt et De Keyzer mettent bien sûr aussi l’accent (comme le journaliste Ivan De Vadder l’avait fait dans Wanhoop in de Wetstraat) sur le détournement de la démocratie en Belgique par les partis et, en particulier, leurs présidents, lesquels nomment et révoquent selon leur bon gré, notamment ceux qui sont censés vous représenter, et ne s’entourent pas nécessairement des meilleurs. Les partis se partagent 100 millions d’euros de dotations par an et disposent d’un trésor de guerre bien garni (150 millions d’euros à fin 2023, selon les auteurs), sans compter que les cabinets ministériels leur fournissent de la main d’oeuvre inféodée et financée par « l’Etat », comme de bien entendu.
La particratie belge sévit aussi dans l’administration. Celle-ci est « totalement » politisée, affirment les deux auteurs. « On » n’hésite d’ailleurs pas à créer des institutions afin de coller au plus près de la configuration politique issue des dernières élections en date. Le résultat est que près d’un Belge sur cinq travaille pour l’Etat et que cette administration pléthorique est la plus coûteuse des pays de l’OCDE et figure parmi les plus inefficaces dans les indices internationaux de performance (Banque mondiale, BCE). Les clients du monopole Belgique SA (les contribuables) paient cher et vilain (50 % du PIB en impôts et prélèvements) pour un service qui est moins cher et meilleur à l’étranger.
Mieux et moins cher ailleurs
Aux fins de comparaison, l’on pourrait se tourner vers les Pays-Bas. Le financement des partis y est limité et il n’y a pas de cabinets ministériels (les ministres s’appuient sur l’administration). Mais, il y a, bien sûr, un pays qui présente encore plus de similitudes, sauf du point de vue relief et littoral : la Confédération suisse, dont la devise est celle de d’Artagnan et des trois mousquetaires, « Unus pro omnibus, omnes pro uno », finalement pas si éloignée de l’esprit de la devise de la Belgique.
La Suisse confédérale, insistons-y, est formée de 26 cantons et comporte quatre langues nationales, mais, il n’y a pas de culte de la personnalité (les sept membres du Conseil fédéral le président à tour de rôle) ; les revenus totaux des partis représentent l’équivalent de 2,18 € par habitant (moins du quart de ce que la Belgique alloue en dotations publiques aux partis, à la différence supplémentaire qu’en Suisse 90 % des budgets des partis ne sont pas à charge des contribuables) ; il y a un nombre limité de politiciens professionnels et il n’y a pas de cabinets ministériels ; l’administration est dépolitisée ; la population est régulièrement consultée par voie de référendum.
Il y a pour la Belgique par rapport à ces différents points matière à émulation et surtout à économies de plusieurs centaines de millions par an. Un retour à la démocratie représentative et responsable en Belgique passe par une réforme en profondeur de l’embrouillamini institutionnel belge. Aernoudt et De Keyzer suggèrent d’y procéder sur une base territoriale avec trois niveaux de pouvoirs (fédéral, régional et communal) et une hiérarchie claire dans les compétences et les normes des trois niveaux.
Si la Belgique veut redresser sa barque avant qu’elle ne coule, il faut un changement de mentalité radical : une plus grande confiance dans les entreprises comme moteurs de prospérité et d’innovation, une plus grande confiance dans la capacité des citoyens de résoudre eux-mêmes leurs problèmes, une plus grande confiance dans l’avenir. Quant à savoir comment une classe politique qui se nourrit du système pourrait être amenée à en changer, la réponse reste dans les limbes.
Belgium 2040, Van stilstand naar strategie, Rudy Aernoudt et Peter De Keyzer, 192 p, Ertsberg. (Aussi disponible en français aux éditions Mardaga.)
* * *
N’hésitez pas à commenter l’article ou à contacter son auteur à info@palingenesie.com. Aidez Palingénésie à se faire connaître en transférant cet article à vos proches et amis. Ils ont le loisir de s’abonner gratuitement à la lettre d’information en cliquant sur ce lien. Merci d’avance pour votre précieux soutien.
* * *
Abonnez-vous aussi (gratuitement) à Palingénésie Digest, un regard différent, critique, caustique et sarcastique sur l’état et la marche du monde. (Les deux blogs sont gérés de manière indépendante.)
Le dernier article en date publié sur Palingénésie Digest est à lire (et éventuellement à commenter) via le lien ci-dessous :
Les Etats-Unis évoluent-ils vers une théocratie ?
* * *
Vous pouvez aussi soutenir ce site en achetant ou en offrant Ces vaniteux nous enfumant et leurs drôles d’idées – L’Europe sous l’emprise de l’idéologie qui a été repris par The European Scientist parmi les 15 ouvrages à lire absolument pour ne pas céder à l’éco-anxiété et est disponible, en version papier ou au format kindle, exclusivement sur Amazon.fr en suivant ce lien.
Si vous êtes libraire et souhaitez proposer le livre à vos clients et planifier une causerie sur le sujet, n’hésitez pas à contacter Palingénésie à l’adresse info@palingenesie.com.
