« Peuple, pouvoir & profits » (Joseph E. Stiglitz) : La dialectique infernale

En 2010, Joseph E. Stiglitz publie Freefall – America, Free Markets and the Sinking of the World Economy (publié en français aux Editions Les Liens qui Libèrent sous le titre Le triomphe de la cupidité). Le livre comportait une analyse des tenants et aboutissants de l’éclatement de la bulle des subprimes (les crédits hypothécaires à risque) en 2008 aux États-Unis et formulait des propositions pour remédier à la crise et assainir le capitalisme financier.

Freefall valut à son auteur d’être raillé par Nassim N. Taleb comme l’économiste annonçant la crise de 2008 après qu’elle se soit produite et subséquemment de faire partie de ces économistes, lauréats du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, dont Taleb estime qu’ils incitent à ce que l’on ferme tous les départements d’économie et que l’on reparte à zéro. Qu’en est-il ?

Chacun sait « d’où » Stiglitz « parle ». S’il en avait l’occasion, ce ne serait pas pour Bernie Sanders, mais pour Alexandria Ocasio-Cortez qu’il voterait à la prochaine élection présidentielle américaine. Son nouveau livre – sorte de projet de manifeste pour le renouveau du Parti démocrate ? – reprend l’argumentation de ses précédents sur le triomphe de la cupidité. S’y ajoutent des considérations sur les thèmes de l’inégalité et de l’urgence climatique ainsi que sur Trump.

Joseph E. Stiglitz est né le 9 février 1943 à Gary, une ville de l’Indiana, à proximité de Chicago. Il en parle dans Peuple, pouvoir & profits à propos des victimes de la désindustrialisation. Professeur ordinaire d’économie à Yale dès l’âge de 27 ans, il s’est vu décerner, avec ses compatriotes George Akerlof et Michael Spence, le « prix Nobel » de sciences économiques en 2001, pour leurs travaux sur les marchés avec asymétrie d’information.

Keynésien de toujours, Stiglitz fait remonter les maux dont souffrent les Etats-Unis à l’avènement, il y a 40 ans (la période qui correspond à l’essentiel de sa carrière), de la « reaganomie », c’est à dire à la primauté de l’économie de l’offre (avec ses déréglementations et ses réductions d’impôts pour libérer l’économie) par rapport à l’économie de la demande (et sa gestion par la politique monétaire et budgétaire).

La « trumponomie », dit-il, n’est qu’une version « très particulière » du même néolibéralisme, en ce qu’elle mêle aux réductions d’impôts (« pour les riches ») et à la déréglementation (« financière et environnementale »), le nativisme anti-immigrants et le protectionnisme. Ce n’est pas sans raison que Stiglitz qualifie la « reaganomie » et la « trumponomie » d’économie vaudou dans la mesure où ces politiques ont abouti à creuser aux Etats-Unis des déficits budgétaires abyssaux qu’elles étaient censées éviter.

Ce n’est pas sans raison non plus que Stiglitz revient à ses critiques antérieures à l’égard du monde financier qu’il juge nécessaire de réformer afin qu’il redevienne un moyen au service d’une fin – la production de biens et services – au lieu d’être une fin en soi. « Aucune économie moderne ne peut fonctionner sans un marché financier fonctionnel au service de la société. » Que l’Etat ait renfloué massivement les sociétés financières qui avaient provoqué la crise de 2008 et qu’aucun des hauts dirigeants de la finance n’ait eu à rendre des comptes, ni à rembourser ses méga-bonus, ni à aller en prison témoigne assez, constate l’auteur, du pouvoir de la finance.

Stiglitz omet néanmoins de rappeler que, sur sa période de référence de 40 ans, la présidence des Etats-Unis a été occupée par un membre du Parti démocrate pendant 16 ans (Clinton, de 1993 à 2001, et Obama, de 2009 à 2017) et que lui-même a servi dans l’administration Clinton en tant que responsable du Council of Economic Advisers de 1995 à 1997 avant de devenir économiste en chef de la Banque mondiale. En l’occurrence, l’après-crise de 2008 a été géré par l’administration Obama. Comment imputerait-on tous les maux de l’Amérique aux seuls Républicains ?

Il est clair, pas seulement pour Stiglitz, que l’on ne peut pas séparer l’économie et la politique, « surtout pas aux Etats-Unis où le moteur de la politique est l’argent ». Voilà pourquoi, selon lui, l’inégalité a augmenté et l’Amérique s’est transformée en une économie et une démocratie « du 1%, par le 1%, pour le 1% ».

Qu’il rende l’accroissement relatif de la richesse et des revenus du 1% (respectivement 32,4% et 25,4% du total au 2T 2019 contre 23,9% et 17,5% au 3T 1989, selon la Fed) responsable d’une croissance affaiblie semble, toutefois, contredit par les faits. Depuis la crise de 2008, la croissance annuelle du PIB des Etats-Unis n’a jamais été aussi élevée qu’à la fin du troisième trimestre de 2018.

En outre, si l’on compare les données du 2T 2019 à celles du 3T 1989 telles que fournies par la Fed, la richesse de toutes les classes de la population américaine s’est accrue (par un coefficient moindre pour certaines, il est vrai). Enfin, si l’on compare le taux de croissance économique des Etats-Unis en 2019 à celui de l’Europe, championne de la redistribution, l’assertion de Stiglitz d’une relation entre l’inégalité et une croissance affaiblie ne s’en trouve pas validée non plus.

Si, dans Peuple, pouvoir & profits, Stiglitz vilipende à juste titre le rôle de l’argent comme moteur de la politique aux Etats-Unis, la financiarisation abusive de l’économie et l’absence de sanctions à l’égard des hauts dirigeants de la finance, l’économie vaudou et les déficits budgétaires gigantesques, il lui reste – ainsi qu’à Piketty – à démontrer en quoi, puisqu’un ruissellement de la richesse vers le bas est avéré, l’inégalité serait moralement et économiquement répréhensible, d’autant plus que nous sommes nés inégaux et que, l’Histoire en atteste, tous les régimes politiques ayant instauré l’égalité matérielle ont failli.

Que l’on ne ferme pas encore tous les départements d’économie ! Il est d’autres aspects de la critique de Stiglitz à l’égard du capitalisme et des marchés sur lesquels nous reviendrons dans un prochain article.

Peuple, pouvoir & profits, Le capitalisme à l’heure de l’exaspération sociale, Joseph E. Stiglitz, 416 pages, Editions Les Liens qui Libèrent.

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Lisez sur Palingénésie, en rapport avec cet article :

Sur la financiarisation abusive :
« Other people’s money » (John Kay) : mais que font donc les banques ?

Sur l’inégalité :
« Les vertus de l’inégalité » (Marc De Vos) : Tous capitalistes !

Sur l’égalité :
« La passion de l’égalité », essai sur la civilisation socialiste (Drieu Godefridi)

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