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Penser à travers, mais pas à tort

Penser à travers, mais pas à tort Posted on 3 avril 2021Laisser un commentaire

Les Liens qui libèrent ne sont pas un éditeur connu pour prêcher l’individualisme méthodologique cher à l’école autrichienne des von Mises, Hayek et consorts. Le nom de la maison d’édition lui a été donné par Bernard Maris, l’écrivain, économiste et journaliste français qui fut l’une des victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo et dont l’anti-capitalisme et l’anti-libéralisme étaient patentés. On ne reprochera pas à Palingénésie une quelconque « unidimensionnalité » idéologique.

L’éditeur a inauguré en ce mois de mars une nouvelle collection, Trans, qui accueillera des ouvrages de « ceux qui pensent à travers [les frontières, les disciplines, les certitudes, les replis sur soi etc.], et pas à tort », avec deux essais, Génie du confinement de François Cusset et Hors la loi de Laurent de Sutter, dont il est question ci-après.

Génie du confinement

Que le confinement ressemblât à un méchant coup de génie destiné à escamoter les carences des Etats, à boucler l’espace public et à exercer un contrôle social de portée et de forme inédites en Occident, qui n’y a pas pensé ?

François Cusset y voit plutôt que la manifestation d’un seul génie, celle de trois : l’un, des « faiseurs de loi et imposeurs d’écrans » qui en profitèrent pour accaparer nos existences et dont on eût pu dire, s’ils avaient tout fomenté, que c’eût été du génie ; l’autre, de ceux qui saisirent l’occasion de s’y retrouver (les Cottard d’ici-bas dans La Peste d’Albert Camus) ; le dernier, indécis, de tous les autres qui vécurent, selon le titre d’une œuvre de Freud, « das Unheimliche », traduit en français par « l’inquiétante étrangeté », étonnamment plurielle malgré les discours monosémiques de tous les bavards impénitents.

D’abord, reconnaît François Cusset, il y eut de la peur, car sans elle il n’est point de catastrophe, celle-ci n’étant jamais entièrement objective, et la peur sert aux politiques et aux médias à asseoir leur pouvoir. Ensuite, il y eut cette monomanie de la santé dont l’auteur rappelle que déjà Rousseau se moquait (« c’est l’amusement des gens oisifs qui, ne sachant que faire de leur temps, le passent à se conserver ») dans l’Emile.

Il y eut aussi la sensation de la formation d’une communauté de substitution suite à la disparition des agencements habituels de l’ordre, nonobstant l’omnipotence des gouvernants qui cachaient mal leur plaisir à tout régler minutieusement et à accomplir au XXIe siècle l’utopie politique de la peste (le « à la peste répond l’ordre » de Foucault dans Surveiller et punir) et de la cité parfaitement disciplinée.

Certains se retirent du monde pour entrer dans le leur ; avec le grand enfermement, c’est l’inverse qui s’est produit, le monde s’est retiré des hommes. Par la force de la loi, tous se sont trouvés privés de monde au moment même où ils croyaient l’agencer à leur guise. Pascal en avait prédit la vanité, Heidegger, l’angoisse. Ce dernier créa le mot « Entweltlichung » (« détachement du monde ») pour en rendre compte.

François Cusset parle, lui, d’« acosmisme totalitaire et concentrationnaire » sous l’emprise d’une idéologie sanitaire et sécuritaire et d’« une peur systémique et stratégique sur fond d’apocalyptisme et d’obsession du risque ». Quel que soit le « d’où tu parles » des uns et des autres, on aboutit à une même conclusion.

Que l’auteur du Génie du confinement croie devoir faire le rapprochement entre crise sanitaire et catastrophe climatique et voie dans l’émergence de la première le symptôme d’une même asphyxie, s’explique sans doute par l’état d’hébétude dans lequel il admet s’être trouvé quand il consommait la barrette de haschich qu’il s’était procurée avant qu’il n’entame son voyage autour de sa chambre.

Hors la loi

Laurent de Sutter et l’auteur de ces lignes ont en commun un parcours droit-philosophie entamé aux Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles et poursuivi à l’Université catholique de Louvain. Toute analogie s’arrête là, votre chroniqueur ayant privilégié la praxis à la théorie en chambre. Laurent de Sutter est professeur de théorie du droit à la Vrije Universiteit Brussel.

C’est aussi, comme en filigrane dans le livre de François Cusset, d’ordre, de désordre et de loi qu’il s’agit dans Hors la loi. Laurent de Sutter part du dialogue de Platon sur Les Lois et de leur vocation cosmonomique dans l’esprit du penseur contemporain de la démocratie athénienne, dès lors que les lois sont censées incarner le bien dans l’homme, l’ordre dans la cité et l’harmonie dans le monde et les préserver du chaos des origines.

Quelles que soient les contributions d’un Samuel Pufendorf au XVIIe siècle sur « l’état de nature » ou d’un Hans Kelsen au siècle dernier sur la violence, de la Grèce antique au positivisme juridique le fondement du droit n’a guère changé. « Il n’y a de monde que des lois », supprimez ces dernières et le tout reprendra son mouvement naturel vers le rien. La violence de l’ordre établi en est le prix à payer.

Certes, il y eut Marx (pour lequel le droit instituait un dispositif de domination appelé à disparaître) et sa cohorte (Althusser, Foucault, Deleuze… qui y voyaient un appareil idéologique d’Etat, un outil de violence usurpée destiné à assujettir). Certes encore, il y eut le juriste stalinien Pachoukanis qui eut l’intuition que le droit n’était pas nécessairement mauvais en lui-même mais que cela dépendait du régime qui l’instaurait. Mal lui en prit dans le paradis sur terre du petit père Joseph, ce dernier le fit exécuter pour « déviationnisme trotskyste ».

Si donc dans la pensée occidentale le droit est bon et nécessaire, car partout où il y a de l’être il faut du devoir-être, si Laurent de Sutter parle lui aussi d’une « nécessité anthropologique du déontique », celui-ci avance, par contre, que lex et ius, les lois et le droit, ne sont pas une seule et même chose, que le droit relève de l’embrayage et ne consiste nullement en ce qui doit être mais en ce qui peut être. Les Romains en avaient eu l’intuition, eux dont le droit inventa tant de modalités d’organisation de la vie en société.

Pour ce théoricien de l’anarchie juridique (selon le sous-titre de son livre), le droit n’a rien à voir avec un ordre quelconque basé sur le bien. Il doit être ce qui f… le bordel (l’expression est de lui) et instaure de nouveaux rapports, liens, relations dans la lutte pour la fabrique du monde. C’était la thèse de On vous trompe énormément – L’écologie politique est une mystification, l’essai dans lequel l’auteur de ces lignes pointait l’emprise d’une élite politique, médiatique, financière et juridique dans l’avènement sous nos yeux d’une nouvelle dictature. de Sutter a le mérite d’en avoir magistralement théorisé l’aspect juridique.

Génie du confinement, François Cusset, 304 pages.
Hors la loi – Théorie de l’anarchie juridique, Laurent de Sutter, 192 pages.

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Offrez l’essai On vous trompe énormément : L’écologie politique est une mystification que Palingénésie a publié en avril 2020, en le commandant en version papier ou au format kindle sur Amazon.fr en suivant ce lien.

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(L’article ci-dessus a initialement été publié dans l’hebdomadaire satirique PAN n° 3976 du vendredi 26 mars 2021.)

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