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La Guerre des idées (Eugénie Bastié)

La Guerre des idées (Eugénie Bastié) Posted on 17 juillet 2021Laisser un commentaire

Encore jeune (29 ans), Eugénie Bastié a de la suite dans les idées. Son dernier ouvrage, La Guerre des idées justement, est le troisième et le plus conséquent de cette journaliste politique au Figaro et polémiste, diplômée de Sciences Po et titulaire d’une maîtrise de philosophie de la Sorbonne Paris-IV.

Elle a consacré trois ans à son enquête au coeur de l’intelligentsia française, rencontré une trentaine de ses acteurs et dressé un panorama des méandres de ce microcosme dont Régis Debray, qui en fait partie et qu’elle a rencontré, dit aujourd’hui qu’il n’aurait plus de pouvoir, qu’il équivaut à « pisser dans un violon ; fût-il un Stradivarius, ça ne fait pas beaucoup de bruit ». Quelle tribune, s’interroge-t-il, a-t-elle changé les choses autant que la photo du petit Aylan ?

L’ancien compagnon du Che aurait-il l’impression d’être victime de cette forme de discrimination qui consiste à se faire ranger en raison de son âge, par un certain public, parmi ceux qui ont été et ne sont plus actuels ? Car enfin, la notoriété d’un Michel Onfray, champion toutes catégories de l’audimat, témoigne de l’intérêt du grand nombre pour la pensée, la servît-on en prêt-à-consommer, à moins qu’elle ne se fût muée, comme l’avance le sociologue Gilles Lipovetski, en « thérapeutique pour gens déboussolés » ?

A l’aune des « unes » dans les trois principaux hebdomadaires français d’actualité, Michel Onfray triomphe haut la main (7 « unes » sur les cinq dernières années) devant Alain Finkielkraut et Régis Debray. Pourtant, s’il est un personnage qui incarne la figure de l’intello médiatique, du fast thinker toujours prêt à donner un avis sur tout et n’importe quoi, c’est BHL, chemise échancrée et chevelure stylée, mix de célébrité élégante et de nombrilisme vertueux.

Déjà Sartre estimait qu’il fallait à l’intellectuel sortir de sa compétence et abuser de sa célébrité pour faire valoir une cause. Ce fut toutefois Michel Foucault le premier à se vouloir philosophe journaliste, une prédisposition qui ne va pas de soi de nos jours du côté de la gauche radicale, où souvent on préfère s’extraire de l’espace libéral dans lequel fleurit le débat pluraliste.

C’est là l’une des raisons de l’archipelisation du paysage intellectuel français, relève Eugénie Bastié. Chacun y utilise ses propres canaux, quitte à perdre le goût de ce dont Montaigne parlait comme de « frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui », d’où s’explique l’émergence d’une pensée unique au niveau universitaire, médiatique et gouvernemental, une doxa qui transforme ses opposants en dissidents, en suspects.

Les philosophes du soupçon

Cela a facilité le sacre de ceux qu’Eugénie Bastié nomme les philosophes du soupçon, Marx (1818-1883), Nietzsche (1844-1900), Freud (1856-1939), qui à rebours de l’anthropologie aristotélicienne ont affirmé la puissance d’un déterminisme occulte et qui ont, comme le préconisait Rousseau (1712-1778), précurseur s’il en est des philosophes de gauche, « commencé par écarter tous les faits car ils ne répondent point à la question ». Les structuralistes leur ont emboîté le pas et ont cadenassé le débat.

George Orwell, que l’on ne peut soupçonner d’antipathie à l’égard des idées de gauche, ne s’y est pas trompé : bien plus que le commun des mortels, les intellectuels sont portés au totalitarisme. De même Raymond Aron accuse-t-il dans l’Opium des intellectuels ceux de gauche de se cantonner dans une opposition réduite aux idées, à l’opposé du projet du libéralisme, voire du conservatisme, de s’en tenir à une vision empirique de la réalité.

La gauche, constate Eugénie Bastié, plus elle s’écarte du pouvoir – l’échec de la social-démocratie y aidant -, plus elle se radicalise et s’installe dans une conception du monde résolument conflictuelle. Curieusement, elle épouse la notion binaire qu’avait de la politique le juriste et philosophe allemand Carl Schmitt (1888-1985), proche du IIIe Reich, tandis que la droite conservatrice triomphante, en librairie notamment, représentée par Zemmour, Philippe de Villiers, Patrick Buisson entre autres, a adopté en quelque sorte la théorie de l’hégémonie culturelle développée par le penseur marxiste, membre fondateur du Parti communiste italien, Antonio Gramsci, pendant son emprisonnement, de 1926 à sa mort, sous le régime mussolinien.

Le libéralisme en plein blues

Entre ces deux courants opposés, une gauche radicale qui a abandonné ses valeurs traditionnelles – la laïcité, l’universalisme, la nation, etc. – et une droite populiste qui les a récupérées et s’est attiré les classes moyennes et populaires vivant dans la précarité économique et culturelle, l’une et l’autre l’accablant de tous les maux de la terre, le libéralisme, affublé du préfixe « néo » par ceux qui l’ont en détestation, est en plein blues.

De l’extérieur, il est vilipendé par les régimes autoritaires tels qu’en Russie et en Chine. Le président Xi, cité par Eugénie Bastié, proclame qu’« un individu n’est rien, seules les masses avancent ». Nul doute que son homologue russe n’applaudisse !

Il est aussi menacé de l’intérieur, par la surenchère sécuritaire face au terrorisme et sanitaire face à la crise du coronavirus, un écologisme ouvertement liberticide, nouveau cheval de bataille des anti-libéraux viscéraux depuis la chute du communisme, le communautarisme, islamiste en particulier, hostile aux valeurs libérales, ainsi que par ses propres dévoiements sur le plan économique et social (la désagrégation des principes moraux), les aspects économiques et culturels du libéralisme étant, d’après le philosophe Jean-Claude Michéa, indissociables.

Fi de l’empirisme, de l’ordre spontané et de la confiance à l’individu ! Les libéraux évincés du coeur de la bataille idéologique, ce sont, entre les réacs et les gauchistes, décidément ces derniers, inspirés de part et d’autre de l’Atlantique par les Foucault, Bourdieu, Deleuze et tenants de la French Theory, qui, cultivant l’abstraction et considérant l’ordre social comme un jeu de Lego, semblent l’emporter, surtout là où les idées comptent, à l’université, dans les médias, au gouvernement.

La gauche radicale se focalise désormais principalement sur les minorités. Elle a investi la culture, la race, le genre, l’identité, le féminisme, les inégalités, le climat, promeut l’intersectionnalité des luttes, s’est réapproprié l’histoire et la sociologie et les a mises au service du militantisme.

Helen Pluckrose et James Lindsay, les auteurs de Cynical Theories: How Activist Scholarship Made Everything About Race, Gender, and Identity—and Why This Harms Everybody, un bestseller paru en août 2020, voient deux principes guider la théorie critique postmoderne, le scepticisme radical quant à l’existence d’une vérité objective et le constructivisme culturel d’une part, et une conception de la société comme étant structurée par des systèmes de pouvoir dominant-dominé, d’autre part.

On a quitté le domaine où règne le doute scientifique et on entre de plain-pied dans le royaume de la métaphysique et de la dialectique révolutionnaire. Eugénie Bastié en fait la démonstration avec brio.

La Guerre des idées – Enquête au coeur de l’intelligentsia française, Eugénie Bastié, Editions Robert Laffont, 312 pages.

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(L’article ci-dessus a initialement été publié dans l’hebdomadaire satirique PAN n° 3991 du vendredi 9 juillet 2021.)

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