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Le bien commun, le climat et le marché : Réponse de Coriat à Tirole

Le bien commun, le climat et le marché : Réponse de Coriat à Tirole Posted on 30 octobre 20211 Comment

Jean Tirole est un économiste français, ingénieur général des ponts et des eaux et forêts, passé entre autres par l’Ecole polytechnique et le MIT (Massachusetts Institute of Technology) pour y étudier et y enseigner, et « Prix Nobel d’économie » 2014. Que peut bien lui vouloir Benjamin Coriat, l’un de ses confrères, professeur émérite à l’université Sorbonne Paris Nord ?

C’est que, cofondateur des Economistes Atterrés, Coriat se présente comme spécialiste reconnu des communs et il reproche au premier d’avoir commis en 2016 un ouvrage intitulé Economie du bien commun sans qu’il n’y soit précisément question, selon Coriat, de « bien commun ». Pour franco-française qu’elle soit, cette querelle est révélatrice d’un état d’esprit.

C’est à cet aspect que cette chronique s’attachera, non sans avoir rendu justice au contenu du livre qui fait l’objet de cette recension. Il est amusant, soit dit en passant, que cet ouvrage ait atterri chez votre serviteur précisément après qu’il eut fait la recension de la Logique de l’action collective de Mancur Olson et évoqué son concept de « passager clandestin » (free rider, voir Logique de l’action collective), théorie et concept auxquels Coriat se réfère implicitement sans jamais toutefois nommer Olson, ni le titre de son ouvrage.

Tirole lui-même expliquait déjà la raison d’être des politiques qu’il préconisait pour lutter contre le changement climatique par l’égoïsme des générations actuelles à l’égard de celles qui les suivront et par le problème du passager clandestin, à savoir que les bénéfices de la lutte pour le climat sont globaux et lointains, les coûts, par contre, locaux et immédiats. C’est d’ailleurs en ce sens qu’il parle de ladite lutte comme d’un problème de bien commun.

Coriat reproche à Tirole de ne pas s’en référer plus amplement sur le sujet des « communs » aux travaux de l’Américaine Elinor Ostrom (1933-2012) qui reçut le « Prix Nobel d’économie » 2009 « pour son analyse de la gouvernance économique et, en particulier, des biens communs ». En fait, Tirole s’en défend dans son ouvrage de 2016.

La tragédie des communs

Certes, écrit-il en substance, comme le montre la politologue E. Ostrom, de petites communautés locales sont capables de gérer leurs ressources sans être victimes de ce qu’il appelle « la tragédie des communs », l’égoïsme des uns et des autres, mais, ajoute Tirole, ces approches informelles sont inopérantes lorsqu’il s’agit de les appliquer aux 7 milliards d’individus qui peuplent la Terre et à leurs descendances.

Ce qui fonctionne dans de petits groupes ne fonctionne plus, sauf incitations spécifiques, dans de grands. Mancur Olson ne disait pas autre chose dans sa Logique de l’action collective (1965). Tirole prend comme exemple l’échec des Européens qui ont cru à tort que leurs engagements à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre entraîneraient d’autres pays à suivre leur initiative.

Reprochant à Tirole de ne pas mentionner la contribution d’Ostrom sur le climat vu en tant que bien commun, Coriat déchire un premier coin du voile (c’est le cas de le dire puisqu’il évoque quant à lui la notion de voile d’ignorance que l’on doit à John Rawls dans sa Théorie de la justice et dont Tirole ferait, selon Coriat, mauvais usage). Il fait observer, à juste titre n’en doutons pas, que ce n’est pas d’incitations et de sanctions que parle Elinor Ostrom, mais de faisceaux de droits et obligations, de propriété et d’usage, et de gouvernance.

« Dans les communs d’Ostrom, écrit Coriat pour toute clarté, la propriété exclusive est bannie, on dispose de droits d’usage partagés, on échange et on délibère. » Il perçoit dans les propositions de Tirole une propension à « ajouter du marché au marché », pire à instituer des marchés et bourses de droits à polluer avec chambres de compensation, régulations multiples, contrôle financier et autres instruments ; il y voit un pas de plus vers la « marchéisation » du monde.

Il est intéressant de lire, de la part de Coriat, que « les écosystèmes et leurs équilibres sont le fruit et le résultat d’échanges et d’interactions subtils et multiples, dont, dans la plupart des cas, nous ne savons rien ou pas grand-chose ». Faire fi de ces subtilités, ajoute-t-il, aboutirait à des déséquilibres plus graves encore que ceux que l’on prétendait traiter… Certes ! N’est-ce pas là et le réductionnisme que cela implique le reproche que l’on adresse à tout type d’approche « verticale » (top down) d’une problématique quelle qu’elle soit ?

Vicissitudes du Green Deal

Certes encore, Coriat parle-t-il de « double réductionnisme » en ce que la problématique climatique serait réduite à une incitation à réduire les émissions de CO2, lesquelles sont « marchandisées » (sous la forme de « droits à polluer ») et devenues objet de spéculation (depuis que la Commission européenne a annoncé, dans le cadre de son programme Green Deal, qu’elle se fixerait un objectif plus ambitieux encore de réduction des émissions de GES, à 55%, à l’horizon à 2030), cette dérive attestant de la pertinence de ce que l’on disait ci-dessus des vicissitudes des approches descendantes (top-down) et du pilotage directif exercé par le haut (et la hiérarchie).

Que préconise Ostrom, selon Coriat ? « Au lieu de tout faire reposer sur un centre gouvernemental unique, il convient de se reposer sur le fait que « des bénéfices multiples sont obtenus par le moyen d’actions de natures variées déployées à diverses échelles«  », en un mot une approche polycentrique qui se caractérise par la transversalité, la redondance, la circularité et dans laquelle la communauté locale et citoyenne participe à la gestion du bien commun, si grand ou global soit-il précise Coriat, et l’accès au bien est garanti pour tous, « y compris et à commencer par les plus démunis ».

S’agissant du climat et des écosystèmes, la tragédie des communs ne se manifeste qu’en raison de l’appropriabilité des ressources et de leur exploitation exclusive, selon Coriat et les auteurs qu’il cite, Ostrom en premier. Aussi, la forme de décentralisation prônée par eux suppose-t-elle une tout autre forme de propriété, en l’occurrence son abolition et son remplacement par un droit d’usage partagé, et se trouve proscrit le marché comme principe d’allocation des ressources.

L’histoire s’avérant parfois elle aussi circulaire et l’homme désespérément transversal, il faut espérer que ces « systèmes complexes multi-niveaux pour affronter des problèmes complexes se posant à de multiples niveaux » (Ostrom, citée par Coriat), ces soviets de la polycentricité du bien commun, ne débouchent, sous influence d’un Lénine vert et du mot d’ordre « Tous les pouvoirs aux communs ! », à leur soviétisation.

Le bien commun, le climat et le marché, Réponse à Jean Tirole, Benjamin Coriat, 146 pages, Les Liens qui Libèrent.

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(L’article ci-dessus a initialement été publié dans l’hebdomadaire satirique PAN n° 4006 du vendredi 21 octobre 2021.)

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